A chaque saison des pluies, comptons nos morts!

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A chaque saison des pluies, comptons nos morts!

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Nous étions le 17 mai 2009, une pluie diluvienne venait de s’abattre sur Abidjan. Peu de temps avant, j’avais fait mes 1ers pas sur Facebook et j’ai trouvé que cette plateforme était l’endroit rêvé pour crier mon désespoir. Ma 1ère publication sur les pluies meurtrières venait de voir le jour.
La pluie fit ce jour 21 morts et permit le déclenchement du plan ORSEC (Organisation de la Réponse de Sécurité Civile). Ces morts se situaient dans une zone précaire (Attécoubé, Sebroko, Mossikro, etc.). L’Etat prit l’engagement de débloquer 1,8 milliards pour régler le problème sur sur toute l’étendue du territoire.

L’année suivante, le jeudi 24 juin 2010, une autre pluie diluvienne s’est abattu sur la CI. Elle fait 8 morts dans les bidonvilles de la capitale abidjanaise.
Le scénario est repris quasiment jour pour jour l’année suivante en juin 2011 : 11 morts. La côte d’Ivoire venait de sortir d’une grave crise 2 mois auparavant et n’avait pu anticiper cette catastrophe.
Des dispositions sont alors prises en juin 2012 (avec le plan 0 décès) et 2013 afin de déplacer les populations des zones à risque. On ne recense pas officiellement de morts pendant le mois de juin mais en décembre 2013, on dénombre néanmoins 3 morts.
Satisfecit de la part du gouvernement qui comme tout “bon gestionnaire”, oublie la fameuse loi de Murphy qui dit en substance que “tout ce qui est susceptible de mal tourner, tournera mal“.

On en veut pour preuve qu’en juin 2014, la pluie revient en force et fait 39 morts en Côte d’Ivoire dont 23 à Abidjan. Ce lourd bilan permet le déclenchement d’un autre plan Orsec. Le plan “Zéro décès en saison de pluie” lancé en 2012 n’est plus qu’un lointain souvenir.
En juin 2015, on limite les dégats avec 16 morts et on maintient le cap avec 16 morts en juin 2016 puis 15 morts en 2017. Bravo!

Les morts kilométriques

Mardi 19 juin 2018 au petit matin, les populations de la Riviera Palmeraie se réveillent sous les eaux. Elles sont un peu habituées à cette période de l’année mais cette fois, ça semble plus grave. Une pluie diluvienne était tombée de manière interrompue la veille pendant 7 heures de temps à Abidjan occasionnant des inondations. Les pompiers font l’état des lieux: 6 morts dans la zone de Cocody sur un total de 20 morts sur l’ensemble du territoire.

Facebook entre en ébullition. Les photos et les vidéos circulent. Le chef de l’Etat rentre en catastrophe d’un voyage à l’étranger et fait une déclaration.
2 milliards seront débloqués hic et nunc afin de régler ce problème. Juste à titre d’information: ce communiqué ressemble trait pour trait à celui fait 9 ans plus tôt par le préfet Sam Etiassé puis en 2014 par le préfet Fiacre Kili.
Et comme chaque année, l’Etat remet 1 million de FCFA aux familles endeuillées pour enterrer dignement les fils qu’il n’a pas pu protéger. Cette année également, notre Etat digne ne dérogea pas à la règle.

Pour changer un peu, en 2019, c’est en octobre que des morts ont été recensés; le vendredi 11 octobre 2019, la pluie avait fait 5 morts dont 3 membres d’une même famille décimée par la foudre à Audoin-Assandin.

Vous pensiez que c’était fini?

Laissez-moi vous décevoir. Jeudi 18 juin 2020 au matin, les réseaux sociaux sont déjà (encore) en ébullition. Dans la nuit du 17 au 18 juin 2020, une forte pluie s’était abattu sur Abidjan et ses encablures créant un éboulement à Anyama: bilan 17 personnes sont décédées sous un amas de 2,5 m de boue. Ça faisait 3 ans qu’un nombre aussi élevé de personnes n’avaient pas trépassé suite à une pluie. Bis repetita! Quelques jours plus tard, le 25 juin 2020 une forte pluie s’abat sur Abidjan, une pluie rarement vue! une pluie tellement intense qu’elle a transformé certains quartiers en piscine. Bilan selon les sapeurs-pompiers : 2 morts

Le “plan Zéro décès en saison de pluie” n’était plus qu’un vieux souvenir. Il n’a pratiquement jamais été une réalité!
La réalité est que c’est en mai 1996, plus précisément le mercredi 29 mai 1996 que les pluies meurtrières ont commencé a faire parler d’elles en Côte d’Ivoire. Elles avaient occasionné la mort de 28 personnes. Un nombre qu’on avait trouvé à l’époque incroyablement élevé mais qu’on a fini par dépasser allègrement depuis lors et auquel on a fini par s’habituer. C’est après une pause que les pluies meurtrières ont repris en 2005 et n’ont plus jamais cessé de décimer le population depuis 15 ans (sauf en 2012).

En 2018, le chef de l’Etat ainsi que son épouse étaient montés au créneau. Je m’étais demandé pourquoi l’année 2018 avait connu autant de raffut sur la toile. Pourquoi attendre 120 morts pour s’émouvoir et taper sur la table ?
Le chef de l’Etat, les membres du gouvernement et une bonne partie des internautes ont vérifié une théorie qu’on appelle trivialement les morts-kilométriques ou de manière plus stylée: la loi de proximité.
Ai-je vraiment besoin d’expliquer ce principe?
Pour faire simple, ce principe veut que les informations aient plus ou moins d’importance pour des individus suivant la proximité que celui qui reçoit l’information a avec la ou les personnes concernées. Je suis désolé de le dire mais les morts en cascade qu’on avait depuis de nombreuses années choquaient peu tant que ces personnes touchées venaient de bidonvilles, de quartiers précaires ou populaires.
La proximité géographique avec les personnes décédées issue des classes moyennes nous a fait prendre conscience de la situation que plusieurs vivaient depuis belle lurette et comme parmi les 4 millions de personnes présentes sur Facebook en CI, les internautes les plus actifs viennent du grand Cocody et appartiennent à la classe moyenne et supérieure, ceci explique cela!

Des morts insolubles?

Quand on a fini de faire tout ce décompte, qu’est ce qu’on propose?
Certains parlent de désengorger Abidjan pour éviter les inondations qui entraînent les morts d’hommes. D’autres proposent de détruire les habitations qui obstrueraient les voies de circulation des eaux de pluie. D’autres parlent de curer les caniveaux, etc. Certainement que la ou les solutions se trouvent au milieu de toutes celles qui ont été proposées à moins que ce ne soit la somme de toutes ces solutions.
Pour ma part, je pense que chacun a sa sphère de compétence. Je n’apprendrai pas au gouvernement à faire son travail. Par contre, je peux lui demander des comptes (il paraît que j’ai ce pouvoir) si les solutions tardent à se mettre en place et depuis 11 ans, j’ai un peu de mal à les voir se mettre en place.

Bref. Le temps est plus au deuil qu’à la polémique donc minute de silence pour TOUS nos disparus.

Avant de conclure, chaque année je lance un pari que je voudrais réitérer : Qui est prêt à parier que l’année prochaine on se retrouvera dans la même situation? les paris sont ouverts…

Désolé pour l’image d’illustration. C’est la 1ère photo que j’ai publiée le 17 mai 2009 sur Facebook pour dénoncer cette situation à Attécoubé et elle est encore d’actualité.

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