Pourquoi je ne regarde plus le journal télévisé

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Pourquoi je ne regarde plus le journal télévisé

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“Le président de la république se rend en visite officielle dans tel pays”, il n’en fallait pas plus pour que je change de chaîne. Sur cet autre canal, c’était encore les mêmes thématiques mais qui concernaient d’autres personnages publics.
Il était 20h et sur les principales chaînes de télévision, c’était l’heure de diffusion du journal télévisé. A mon corps défendant, je fus obligé de me lever pour aller en chambre et prendre un livre.

Le Journal télévisé, nouvel office religieux

Diffusé à 13h et surtout à 20h, heure de forte audience depuis 1954, le journal télévisé ou “JT” pour les intimes est devenu une cérémonie qu’il n’est plus possible de manquer. C’est l’instant de retrouvailles de toutes les familles. Tout est calibré comme dans un rituel religieux : l’horaire fixe, la durée fixe (une trentaine de minutes) également, l’indéboulonnable présentateur qui à force d’entrer dans notre quotidien nous est devenu familier et des thèmes… mais presque toujours les mêmes.
Le JT est ainsi devenu le lieu de socialisation. C’est généralement autour du JT qu’on mange en famille, que les couples discutent, qu’on partage un moment avec les enfants, etc. Chacun en profite pour découvrir chaque soir le monde dans lequel il vit. Chacun pourra ensuite se faire une idée de ce qui se passe à travers le monde et pouvoir discuter le lendemain avec collègues et amis des importants thèmes d’actualité avec une certaine assurance puisque cette actualité a été présentée au JT.

Comme dans tout rituel, les mêmes étapes reviennent en permanence. Les mêmes heures annoncent les mêmes histoires, racontées dans les mêmes reportages, lancées et commentées avec les mêmes vocables, mettant en scène les mêmes individus, illustrées par les mêmes images.
C’est une boucle sans fin…

Un bon journal télévisé comme une recette de grand-mère a même des ingrédients de base :

  • le fait politique ou économique : un meeting, une visite officielle, un voyage d’Etat, une crise militaire, une crise économique, un rachat, un investissement.
  • le marronnier, ce fameux sujet qui revient assez fidèlement chaque année à la même époque : fortes pluies suivies d’inondations, incendies, pic de pollution, embouteillages, fêtes spéciales : Noël, St Valentin, Pâques et ses œufs au chocolat, période de jeûne, etc.
  • le micro-trottoir présenté comme un sondage qui présente les avis et les sentiments de personnes partageant pendant un court instant les mêmes difficultés : victimes d’une inondations, “otages” d’une grève des transports, avis sur un sujet politique, etc.
  • le fait divers avec une certaine préférence pour celui qui met en scène les “3 S” la sueur (les violences), le sang (meurtre, décès) ou le sexe (viol, harcèlement)
  • puis la publicité à peine voilée d’un film, d’un évènement, d’une œuvre littéraire qui parfois n’est pas vu ou lu par le journaliste et ne peut faire l’objet d’aucune critique constructive
  • Et le sport pour conclure avec un accent mis sur les sports drainant un plus grand public

Bien sûr toutes ces scènes mettent l’accent sur la capitale, la ville principale, celle de tous les grands évènements puisqu’il est connu qu’il n’y a presque rien à découvrir dans les autres parties du pays.

Des informations pertinentes?

Mais que valent toutes ces informations transmises pendant le JT ? et d’abord qu’est-ce donc qu’une information valable ou pertinente ?
La pertinence d’une information est fonction de celui qui la possède et décide de la livrer, ou bien encore par celui qui la reçoit. Difficile donc pour ceux qui la reçoivent de dire ce qui est vraiment pertinent ; entre ceux qui préfèrent entendre parler des conflits Israélo-palestiniens, des crises arabo-américaines et ceux qui jugeront utiles les histoires des familles politiques de gauche et de droite ou d’autres qui préféreront avoir plus d’informations sur les voyages et les naufrages des clandestins africains ou les résultats de la Champions League ou du Tour de cyclisme.
Toutes ces informations ne sont pas égales en importance et il existe une hiérarchie possible. Mais ne dépend-t-elle pas des intérêts de chacun? C’est-à-dire qu’elle est le produit d’une histoire personnelle. Le sportif se passera bien d’avoir les détails sur une grève qui ne le touche pas directement ; ceux qui n’aiment pas le sport et en particulier le football se passeront bien des longs résumés de matches dont ils ne savent rien des équipes qui jouent. L’agriculteur se passera bien des crises religieuses à travers le monde.
On notera par ailleurs que la hiérarchie de l’information est quasi inexistante. On passe du crash d’avion à un accident sur une place de marché dans le sud du pays, puis vient le dénouement dans une affaire de terrorisme qui a frappé un pays, suivi d’une « vague » de suicides en entreprise ou d’enlèvements d’enfants, à quoi font suite les histoires d’enfants qui ne partent pas en vacances, la hausse du prix de l’électricité, la campagne électorale américaine. On dénonce même les conditions de travail en Chine oubliant qu’on y produit ses articles à moindres coûts et aussi l’absence de liberté d’expression toujours en Chine qui pourtant était décrite au préalable comme une puissance économique puis comme destination touristique privilégiée.

Et le points importants, les officiants, prêtres d’un nouveau genre de cette nouvelle religion dont les hommes sont vêtus de la même façon, costume cravate de rigueur et s’appellent Gilles Bouleau, Habiba Dembélé, Ali Diarrassouba, Tidjane Barry, etc.

Des journalistes funambules

Même si on leur reproche beaucoup de choses, il faut néanmoins reconnaître que ces journalistes, vedettes de la TV sont de véritables funambules puisque plusieurs contraintes s’exercent sur l’information :

  • Donner des informations qui ne vont pas écorner l’image des annonceurs, sources prioritaires de financement de la TV. Les annonceurs publicitaires doivent être particulièrement ménagés et donc il ne faut pas ne pas trop (ou pas du tout) les critiquer.
  • Donner des informations qui ne vont pas à l’encontre des intérêts des propriétaires des télévisions privées ou qui n’offusquent pas les gouvernants pour les télévisions publiques
  • Donner le maximum d’informations en 30 min. Ce qui revient parfois à résumer la crise Grecque en 3 min, parler du conflit israélo-palestinien en 4 min, expliquer la crise ivoirienne en 2 min, faire un reportage sur l’interdiction de la cigarette dans tel ou tel lieu suivi d’un micro-trottoir en 2 min 30 pour finir par le résumé de la League de football en 4 min, etc.

Vouloir accroître les ressources publicitaires avant et après le JT pousse nos journalistes et l’équipe de rédaction à ratisser large et à choisir une diversité d’informations assez consensuelles à même de réunir la plus large audience possible. À ce jeu et compte tenu du niveau culturel moyen actuel, un extrait de match de football ou un fait divers parlant de sexe et ruisselant de sang a plus de chance de scotcher les téléspectateurs (car c’est finalement à un spectacle qu’on assiste) à leur TV ou à leur journal qu’un reportage sur la conception du pouvoir de Montesquieu, le choix des indicateurs comme le PIB réel et de PIB nominal en macroéconomie ou la pratique du Bossonisme dans les cultes des religions traditionnelles africaines. Ces thèmes, on les réservera éventuellement pour d’autres émissions à d’autres heures.
Si l’on admet l’emprise de ces contraintes sur l’information, on sent bien que l’amélioration de la qualité de l’information ne dépend pas seulement de la bonne volonté du “vrai journaliste” attaché à ne livrer que des “informations valables et pertinentes”. Le niveau culturel des téléspectateurs est déterminant. Si les journalistes peuvent se permettre de livrer parfois des informations assez médiocres, c’est bien parce qu’ils cherchent, comme ils disent, à “être au plus près des gens qui les regardent”. En d’autres termes, les médias sont à l’image de la majorité de leur clientèle… donc de vous et de moi.

Source :

Crédit photo : Life Magazine

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